Création : 12 octobre 2019

 

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Le texte de ce conte est un récit d'Eugène Colvis, paru dans L'Est Illustré du dimanche 26 juillet 1931.

 

 

...L’ancienne route de Nancy à Saint-Mihiel, après avoir déroulé, à sa sortie de la capitale de la Lorraine, son long ruban blanchâtre à travers la vallée de la Meurthe, était coupée par la Moselle au gué de Frouard, dont le passeur ne manquait jamais de chalands, car cette route, qui mettait en relations le pays de Lorraine et celui du Barrois, était très fréquentée.
...Quand, à la suite de pluies continuelles, les eaux, en inondant la plaine, suspendaient le service du péager, les voyageurs, contraints d'attendre la décrue de la rivière, gîtaient à l’hostellerie du relai de poste de Frouard : vastes bâtiments encore debout, dont les fenêtres, comme de grands yeux ouverts d'un corps sans vie, regardent, non loin de là, courir sur les rails les trains qui ont causé la mort de tous les relais.

...Voilà pourquoi ce jour-là, mais je vous parle d'un grand longtemps, puisqu'il y a près de deux cents ans de cela, le relai de poste de notre village présentait une animation inaccoutumée.

...Donc, ce jour-là, une foule nombreuse et bruyante, où se coudoyaient soldats licenciés faute de guerre, pèlerins en quête d'une faveur spéciale, commerçants faisant leur tour de France, se trouvait réunie dans la vaste cuisine servant en même temps de salle à manger, lorsqu'entra un voyageur qu’un carrosse attelé de quatre voyageurs venait de déposer dans la cour.
...L’hôte s’empressa près du nouvel arrivant, le corps cassé à angle droit, serviette sous le bras : cérémonial d’usage lorsqu’on va au-devant d’un seigneur.
...En France, comme dans tous les pays civilisés, un carrosse donne droit au respect des hommes. « Seigneur, dit l’hôte, soyez le bienvenu ; une heureuse étoile vous a conduit dans mon gîte où l'hospitalité, pour n’être pas gratuite, n’en sera pas moins courtoise ; On vous servira un vin de Lorraine, véritable vin de messe de cardinal ; ma cuisine est variée comme la création ; vous reposerez ensuite dans mon lit, pendant que ma femme et moi irons coucher dans une soupente, car cette nuit toutes mes chambres sont occupées ».
...Un œil observateur et averti aurait pu voir passer à ce moment, dans les yeux de l'inconnu, un imperceptible regard de satisfactíon : le dessin favorisait son entreprise ; mais n'anticipons pas...
...Je ne crois guère aux discours des aubergistes, répartit le voyageur d'un ton hautain, comme il convient à un personnage de, marque. Si je fait chez vous maigre chère, vos discours, quelque beaux qu'ils soient, n’y changent rien ; si elle est au contraire délicate, je saurai bien m’en apercevoir : mon appétit n'est pas sans intelligence. »
...L’hôte, un peu déconcerté, s’en tira par une révérence pour montrer qu'il prenait de fort bonne grâce la réponse du seigneur.

...Après le repas, dont les plats et les vins furent au goût de ce voyageur de distinction, celui-ci fut conduit dans la chambre des maîtres. Il exigea en même temps, que l’on déposât près de son lit une longue caisse qui, disait-il, renfermait des présents de grands valeur, qu’il offrira à un courtisan de la cour du roi, en reconnaissance d'un privilège obtenu. En donnant congé aux gens de la maison, il rappela qu’on eût à le réveiller de grand matin, car l’étape du lendemain serait longue.
...Quand tout le monde fut endormi dans l’hôtellerie, et qu’il se fût assuré que personne, voyageurs ou domestiques, ne pouvait soupçonner ses agissements, l’inconnu enleva la couverture de laine qui enveloppait la caisse et que retenaient de solides courroies de cuir.

...Alors apparut... un cercueil !

...Ce cercueil présentait cette particularité que de nombreuses ouvertures, faites à l’aide d’une tarière, avaient été pratiquées dans le couvercle ; de plus des baguettes d’une épaisseur convenable, disposées dans le sens de la longueur, empêchaient la couverture d’être appliquée à même sur les planches, permettant ainsi une facile circulation de l’air entre l'intérieur du cercueil et l’air ambiant.
...La perspicacité du lecteur n’a pas été mise à une dure épreuve pour se rendre compte que ce cercueil avait reçu une destination pour laquelle les cercueils ne sont pas habituellement faits : il allait recevoir, non pas un cadavre, mais un être vivant.

...Quel était celui-ci ?

...Revenons quelques mois en arrière, et nous aurons le mot de cette énigme.
...A cette époque, un personnage de haute lignée, allant rejoindre à Metz la cour de Louis XV, à ce qu’il disait, mais bien plutôt en quête d'aventure, s'était arrêté à l'hôtellerie du relai de Frouard, ainsi que vient de le faire le voyageur de ce jour, et comme le faisaient d’ailleurs tous les seigneurs d’alentour, au cours de leurs voyages. Qui n'a pas reconnu dans le seigneur de l'autre jour, celui d’aujourd’hui, car tous ne font qu'un seul et même personnage, mais grimé différemment ?

...... En ce moment, cet unique personnage attend avec impatience que l’horloge de l'hôtellerie annonce trois heures du matin.
...Au premier coup de l’heure convenue apparaît dans l’encadrement de la porte donnant accès à la chambre voisine et marchant à pas de loup.... la jeune fille des hôtes, alors âgée de seize ans et dans l'épanouissement d’une beauté de vierge.
...Immédiatement, elle prend place dans le cercueil, où elle remplace une lourde bûche qui vient d’être dissimulée sous le lit.
...Car lors de son premier séjour à l’hôtellerie, cette gracieuse jeune fille avait fait sur le seigneur une impression profonde ou simulée ; de son côté, la naïve enfant ne sut résister à la déclaration enflammée d’un grand de la cour.
...Quel enchantement pour elle que cette existence qui lui est promise, au milieu d’une cour de princes et de princesses !
...Elle avait hâte de la connaître cette vie heureuse, et l’idée d’un départ furtif, au cours d'une nuit, fut ébauchée à ce moment.
Espéra-t-elle devenir quelque jour la favorite d’un prince du sang ? du roi peut-être ?
...Mirage trompeur de jeune fille dont l’imagination a été tout d’un coup mise en éveil par les paroles perfides d’un lâche séducteur !
...Dans la semaine qui suivit ce premier entretien, un émissaire du seigneur, faisant figure de pèlerin, remettait en grande discrétion à la jeune fille, un billet où le séducteur lui renouvelait l’ardeur de son amour en l’assurant d’un bonheur pour la vie, qu’elle ne connaîtrait jamais en restant au village.
...Le projet détaillé d’une fuite nocturne terminait cette missive.
...Et voilà pourquoi était revenu à l'hôtellerie ce même seigneur, dont la transformation de sa toilette n’avait pas permis aux hôtes des céans de le reconnaître ; et voilà aussi pourquoi il s’était fait accompagner d’un cercueil ajouré, et voilà pourquoi encore le hasard, ce dieu des amoureux, l'avait si bien servi ce soir-là en lui donnant la chambre contiguë à celle de la jeune fille : victime, comme, l’oiseau, du miroir de l'oiseleur.
...Le seigneur avait à peine enveloppé la mystérieuse et macabre caisse dans la triple gaîne de sa couverture fortement sanglée, que deux domestiques du relai la transportaient dans le carrosse attendant dans la cour.
...La substitution de la lourde bûche à la jeune imprudente avait été combinée pour enlever toute méfiance, quant à l’endroit d’une différence de poids chez les porteurs, qui auraient pu être ceux de la veille.
...La voiture, aussitôt, filait bon train, et quand l'aurore empourpra le coteau de Bouxières-aux-Dames, elle était déjà loin.

...Je me refuse à dépeindre la douleur des parents quand ils connurent la vérité.
...Dès lors, il ne reçurent aucune nouvelle de leur fille, et ne surent jamais quelle demeure de grand seigneur abritait ses plaisirs et ses débauches.
...La tristesse que causait à ces braves gens cette pensée si douloureuse pour leur honnêteté faisait peine à voir.
...Pendant plusieurs années, ils espérèrent quand même, puis, peu à peu, ils se firent à l’idée que jamais ils ne reverraient leur enfant, et cette idée devait bientôt les conduire à la tombe. Mais, auparavant, ils firent abandon de tous leurs biens au fils d’une famille à laquelle ils étaient liés d’ancienne amitié. N’était-ce pas à ce fils, maintenant aussi accablé qu’eux-mêmes, qu’ils avaient rêvé de lier un jour le destin de leur fille ? rêve brisé, comme allait se briser leur vie.
...Tous deux moururent à quelques semaines d’intervalle, maudissant leur enfant de l’opprobre qu’elle avait répandue sur leur nom. Ils reposent dans l’ancien cimetière, entre les 2e et 3e contreforts de l’église, côté gauche.

...Quel châtiment plus cruel pour un enfant que la malédiction d’un père et d'une mère descendant au tombeau !
...Pauvres parents, ils se trompaient, comme avait été trompée leur fille !

...Vers cette époque, la gendarmerie du roi eut à soutenir, dans les contreforts des Vosges, une véritable bataille rangée contre une bande organisée de brigands ; mais force resta à la loi.
...Le chef des Schenapans, ainsi qu’on les appelait, fut tué dans le combat ; ceux qui tombèrent entre les mains des représentants de l’autorité leur servirent de guide dans la découverte de leur repaire, ancienne léproserie enfouie dans une gorge profonde.
...Et dans ce bouge était retenue prisonnière une jeune fille d’une vingtaine d’années, mais qui paraissait en avoir davantage, et à qui les gendarmes rendirent la liberté : c’était la fille des hôtes du relai de poste de Frouard, qu’un chef de bande — ayant peut-être appartenu à une bonne famille, comme on en voit tant d’exemples, — avait enlevé, grâce au carrosse volé, avec l’attelage, au cours d’un acte de banditisme perpétré sur un grand chemin.

...Pauvre captive, rendue à la liberté, te voilà de retour dans ton foyer d’autrefois !

...Tu cherches du regard les chers disparus, tu ne les reverras plus ; ils sont partis, le désespoir au cœur et la malédiction aux lèvres !

...Celui qui est devant toi et qui remplace tes parents, tu ne peux manquer de le reconnaître : c’est celui que tu as tant fait pleurer, mais qui néanmoins t’assurera la table et le gîte, en souvenir des bontés de tes parents pour lui.
....... Assise près de la cheminée de la vaste cuisine, elle attend l’heure du couvre-feu... Pauvre fille ! elle est livrée à l’hébétement de son idée fixe qu’elle exprime à haute voix : Avoir rêvé, répète-t-elle souvent, être la favorite d’un prince du sang s'asseyant sur les marches du trône, et n’avoir été que la maîtresse d’un chef de brigands, quelle honte !
...Chaque jour, elle sent davantage s’appesantir cette honte, qui peu à peu fait sombrer sa raison. Bientôt on la vit, l'œil hagard, errer à l'aventure, s'arrêtant tout à coup, et, dans un geste de bretteur, se mettre en garde contre un ennemi imaginaire qu’elle pourfendait ensuite : vision fugitive d’une scène tragique, traversant ainsi qu’une étincelle son cerveau déprimé.

...La malédiction des parents s’était accomplie !... Ou bien encore, dans une crise de larmes, la pauvre folle tombait à genoux dans un sentier des vignes, implorant un pardon à un être qu’elle seule apercevait.
...A cet instant, avait-elle peut-être entrevu, dans une lueur de raison, sous le porche de l’église, alors que les cloches sonnaient en volée, un jeune garçon de son âge attendant son passage et qui répondait à son sourire par un sourire discret : doux échange entre deux âmes dont l’une sera un jour parjure, échange qui embaumait alors la vie de ces enfants.

...La folie de cette malheureuse ne présentait aucun caractère de méchanceté, et elle était laissée en liberté. Et quand elle paraissait dans la rue, avec ses gestes de démente, chacun s’écriait :
...« Voilà la folle du relai de poste. »
...Alors la mère disait à sa fille :
...« Ne t’arrête pas en chemin à écouter les paroles menteuses du jeune homme dont la situation de fortune ne te permet pas l’espoir de l’épouser un jour ; mais, bien plutôt, fais bon accueil aux paroles sincères de l’honnête garçon du village, dont le cœur bat sous le bourgeron de l’ouvrier ou la blouse du paysan comme il battra toujours à l’unisson du tien.