Création : 13 octobre 2019

 

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Le texte de ce conte est un récit d'Eugène Colvis, paru dans L'Est Illustré du dimanche 27 avril 1930.

 

 

...Il y avait une fois un seigneur de Frouard qui avait nom baron de Jaillot.
...Il était haut justicier de l’endroit, et sa justice était si loyale, et à tel point conforme au bon sens, qu'elle était réputée à plus de sept lieues à la ronde.
...La Justice de Frouard, ainsi qu’on l’appelait, jouissait même d'une renommée qui avait monté jusque la demeure des anges, comme on va l’apprendre.

...Ceci se passait vers 1350.

...Dans ces temps lointains, existait dans la rue du Faujot du même village, un couvent d’apparence fort modeste, abritant quelques pauvres moines, qui, malgré leur pauvreté, trouvaient encore le moyen de faire l’aumône à plus pauvres qu'eux.
...L’un d’eux, en effet, toujours le même, et que sa piété avait désigné, apportait chaque jour quelque nourriture aux malheureux de la léproserie du Fond Saint-Jean.
...Il était connu pour un moine pieux et on lui rendait témoignage ; mais plus une âme a de valeur, plus le diable en a envie.
...Or, un jour, le moine dont je viens de parler étant sorti du couvent à cause de sa charge, rencontra dans la sente des vignes qui conduit au parc Lattier la femme du garde-chasse, dont la demeure, tel un ermitage, se voit encore au pied de la colline de l'Éperon, sur une puissante ondulation qui domine le vallon, lieu de refuge des anciens lépreux.
...Cette femme était jeune et belle ; il l’aime ; il ne peut résister ; il meurt si elle ne lui accorde faveur ; il risquera tout pour l'obtenir. Il fit si bien par paroles et promesses, que la dame lui assigna l'heure et un lieu où il pourrait la rencontrer : c’était à la Vieille-Fontaine, non loin du Malmont. Dès que la nuit serait venue, il prendrait la traverse par le Reybois, pendant que son mari, appelé par son service, se rendait cette nuit-là à la Tour du Chevalier, en passant par la porte de Goviller.
...Dès que la nuit fut sombre et que tout dormit paisiblement dans le couvent, le frère se mit en route.
...La distance à parcourir était longue et elle devait lui laisser le temps de la réflexion sur l'action qu'il allait commettre et qui déshonorerait son caractère de prêtre.
...Sa conscience trouva un apaisement dans le raisonnement que voici :
...« L'homme qui vit dans la crainte de Dieu, est-il écrit, pèche sept fois par jour ; mais l'Écriture est muette à l'endroit des fautes commises la nuit : je peux donc profiter de cette omission.
...« et d'ailleurs, ajoutait-il, se parlant à lui-même, quel est celui d’entre les hommes qui pourrait me jeter la pierre, puisqu'il est encore écrit qu'aucun d’entre eux n’eut autrefois le droit de la jeter à une femme, pour le même péché ?
...« Toute faute trouvera toujours une excuse pour l'absoudre ou un exemple pour la justifier.»
...Et la conscience apaisée, le moine, pour rejoindre la dame au rendez-vous donné, passant près de la mare de la Vieille-Fontaine, heurta du pied une racine de peuplier — et je ne sais comment cela arriva — il roula dans l'eau marécageuse, où il se noya sans aucun espoir de salut.

...Un diable survient, s’empare de l’âme dès qu’elle sortit dû corps et veut la conduire en enfer ; mais un ange l’arrête.

...Ils se disputèrent pour cette âme et firent échange d’arguments.
...Le diable disait :
...— Il ne t’appartient pas d’usurper mon droit ; tu ne peux ignorer que l’âme que j’ai trouvée en mauvaise action m'appartient ; or j’ai trouvé l’âme du moine en action qui apportait l’opprobre sur son couvent, comme l'indique assez la cause de sa mort ; et le Seigneur a dit : « Je te jugerai où je te trouverai. »
...Mais l'ange du Seigneur répondit :
...— Point du tout ; le frère vécut sans péché aussi longtemps qu’il fut dans l'abbaye, et l'Écriture a annoncé que la récompense du bon était préparée. Notre moine doit donc avoir la récompense du bien qu’il a fait sur la terre.
...« La faute pour laquelle tu veux le juger n’était pas accomplie ; il pouvait encore revenir sur ses pas s’il n’était pas tombé dans la mare. Il ne doit donc pas subir la peine du mal qu’il n'a pas fait.
...« Que notre querelle soit vidée par le baron de Jaillot, haut-justicier de Frouard. qui a toujours bien jugé.
— J'y consens, répartit le diable, que la Justice de Frouard en décide.

...Ils se rendirent donc en toute hâte au château du baron, il était minuit quand ils franchirent le fossé, sur le pont-levis que la garde avait abaissé pour leur faire passage.
...Le baron était au lit et dormait du sommeil du juste ; mais à peine réveillé, il se rendit dans la grande salle du donjon où d'habitude se rendait la justice. L'ange du Seigneur et l’ange de la révolte l'y attendaient.
...Il lui expliquèrent tout ce qui était advenu de cette âme et le prières de décider à qui des deux elle devait appartenir.
...Le baron de Jaillot ne réfléchit pas longtemps et rendit cette sentence :
...« Remettez l'âme dans le corps, et le moine sur le bord de la marre ; que personne ne se mêle du jeu.
...« S’il va droit en avant, qu’il tombe dans les griffes du malin sans la moindre contestation ; mais s’il en est autrement et qu’il retourne en arrière, que la paix soit avec lui. Et quoiqu’il advienne miséricorde pour la femme »
...Le baron sans plus, alla se recoucher et aussitôt s'endormit du sommeil que donne une conscience tranquille.

...La sentence rendue par le seigneur de Frouard sembla juste à l’un et à l'autre ; ils remirent donc l’âme dans le corps, et le moine à sa place.

...Mais dès que le frère se retrouva en vie, prenant congé aussitôt, il s’enfuit à toute course vers l’abbaye, se déshabilla et se coucha.
...Le lendemain, le moine eut une honte mortelle quand il parut devant l'abbé ; cependant il avoua tout franchement, et il lui fut pardonné. Et pendant de longues années la Justice de Frouard fut rappelée en manière de proverbe.

...Depuis un grand temps, le bon juge de Frouard qui avait nom baron Jaillot, n’est plus ; mais les deux anges ont encore eu à prononcer des sentences sur des différends semblables à celui que nous venons de raconter.
...Ils s’en remettent maintenant au sort des armes : ils tombent en garde, et leurs épées flamboyantes se croisent.
......Et l'épée de l'ange du Seigneur et celle de l'ange de la révolte se croiseront jusque la consommation des siècles, car il y aura toujours dès amoureux, et des maris en grand danger d'être... connus.